Au large de Bad Ragaz(Christophe Marzal, 2004)
Au large d'une réception critique hostile
Au large d'une réception critique hostile
Remarques sur Au large de Bad Ragaz de Christophe Marzal
par Alain Boillat
Le second long métrage du cinéaste genevois Christophe Marzal, Au large de Bad Ragaz (2004), est passé totalement inaperçu sur les écrans romands, indifférence qui peut trouver une part d’explication dans le fait que le film ait été exécuté quasi collectivement par la presse locale. Un tel consensus de la critique cinématographique lausannoise et genevoise autour d’un film qui, selon moi, est d’une facture nettement plus intéressante que les standards des (co)productions helvétiques, me paraît sinon suspect, du moins révélateur de certaines attentes formulées envers les réalisations suisses.
Il faut dire que Marzal ose se confronter au tabou de la Fiction (et il récidive après Attention aux chiens, 1999), un domaine qui s’attire plus fréquemment les foudres de la critique régionale, celle-ci ayant tendance à assimiler le cinéma suisse au documentaire. En effet, elle ne tarira pas d’éloges concernant un long métrage comme Le génie helvétique (Mais im Bundeshuus) –un film neutre, modeste et aisément convertible en support pédagogique (qui témoigne il est vrai d’une incontestable habileté dans son travail de narrativisation)–, du moment que son ambition ne dépasse pas celle d’un reportage télévisuel de haut niveau. Le critère de la bipartition fiction/documentaire est particulièrement évident dans l’article de Norbert Creutz consacré au festival "Genève fait son cinéma": dressant un bilan des sorties de la production locale des mois précédents, Creutz constate "trop de désillusions du côté des longs-métrages de fiction réalisés par des jeunes cinéastes", mentionnant notamment le film de Marzal qu’il considère comme l’une de ces "cruelles déceptions, tant artistiques que commerciales". Par contre, Creutz affirme à propos des documentaires que, "a priori, ces derniers devraient constituer le plus intéressant du programme". C’est justement de tels "a priori" dont il sera question ici.
En démontrant qu’une fiction intéressante est possible en Suisse, Au large de Bad Ragaz me semble aller contre ce préjugé. En quoi ce film peut-il déplaire à ce point? Ne tolère-t-on la fiction en Suisse que dans la mesure où elle se cantonne à un usage brouillon de l’image DV ou recourt à des "acteurs" médiocres? Une chose est sûre: dès lors qu’il s’agit d’un film comme celui-ci, tourné en pellicule avec Mathieu Amalric et, qui plus est, soigné au niveau de la photographie, on se braque. Quel est ce Genevois prétentieux qui veut jouer dans la cour des grands? Les comparaisons fusent: Marzal n’arriverait pas à la cheville d’un Desplechin, d’un Godard ou d’un Hitchcock. Peut-être un film comme Au large de Bad Ragaz, avec le champ de références qu’il convoque, nous renvoie-t-il trop frontalement l’image de l’inexistence d’une véritable industrie du cinéma en Suisse. Toutefois, ce film illustre une possibilité d’échapper aux deux extrêmes que sont Achtung, fertig, Charlie! (l’étude de marché sur le modèle d’un certain cinéma hollywoodien) et On dirait le Sud (le film fait avec des bouts de ficelle).
Qu’on me comprenne bien : je ne crie pas au chef-d’oeuvre, mais je suis surpris de constater l’écart entre un résultat plus qu’honorable et l’aversion manifestée par les journalistes et les spectateurs. L’influence des premiers sur les seconds ne constitue pas, j’en suis conscient, l’unique facteur expliquant l’échec du film (on connaît le pouvoir du bouche à oreille), mais le discours critique se fait l’écho de manière assez représentative d’un cadre évaluatif dominant dans l’espace de la réception cinématographique en Suisse romande dont l’examen me paraît productif. C’est pourquoi je me propose d’entrer dans Au large de Bad Ragaz au travers d’une discussion des critères qui sous-tendent les jugements de valeur de certains de ses (re)censeurs. Cet ancrage d’ordre discursif me fournira une base pour aborder quelques aspects spécifiques du film...

