Das Fräulein (Andrea Staka, 2006)
L'art de la coupe. Note sur Das Fräulein d'Andrea Staka
par Alain Boillat
La dizaine de plans qui constituent le pré-générique du premier long métrage fort remarqué de la cinéaste Andrea Staka –un Léopard d’or a été décerné à cette coproduction helvético-germanique lors de la 59e édition du Festival de Locarno– nous montrent un bûcheron sciant les branches d’un arbre. Or ce n’est pas tant l’individu qui est mis en évidence que les ramures elles-mêmes qui, décontextualisées grâce à des plans rapprochés, symbolisent et annoncent le statut des trois émigrées dont le film nous contera l’histoire, elles aussi "coupées de leurs racines" après avoir quitté l’ex-Yougoslavie. Toutefois, comme cela sera le cas pour de nombreux motifs ultérieurs –le film présente toutes les garanties de "cohérence thématique" que l’on peut attendre d’un "film d’auteur", s’acquittant parfois presque trop bien de sa tâche–, ce n’est pas seulement la nature de l’objet représenté qui se pare d’un sens connoté, mais également la facture proprement dite de la représentation. En cette entame, alors qu’une branche est sur le point d’être sciée, retentit un craquement sec suivi par une brusque suppression de l’image et du son: les chants du pays natal que l’on entendait jusque-là s’interrompent subitement, à l’instant même où l’écran se fait noir.
La soudaineté de cette rupture marque plus généralement l’esthétique de l’ensemble de ce film où priment le fragment et la coupe. Ainsi n’est-ce probablement pas un hasard si la rencontre entre les trois femmes dont il conte l’histoire résulte d’une maladresse de l’une d’entre elles, Mila, qui, précisément, se fait une entaille au doigt avec un couteau. La coupe, c’est la souffrance de l’instant, mais aussi la persistance d’une cicatrice: les personnages que nous dépeint Staka sont confrontés, chacun à leur manière, à des souvenirs dont ils tentent de se défaire (ou avec lesquels ils renouent, à l’instar de Ruza qui, à la fin de son "parcours" dans le film, épingle au mur des photographies d’autrefois demeurées jusque-là enfouies dans une boîte). Lorsque Ruza se réveille au début de la séquence postgénérique (naissant au film comme le spectateur s’y immerge), elle se coiffe puis passe la main sur son poignet, où se dessine une marque laissée par le bracelet de sa montre. Littéralement, on nous signifie que les marques du temps s’inscrivent dans la chair même des personnages, d’où l’importance accordée par la cinéaste à la présence physique de ses actrices.
Oscillant entre l’oubli et la trace, entre les béances d’ellipses abruptes et la récurrence d’objets associés au passé, Das Fräulein concilie un montage parfois fortement exhibé avec une subjectivisation mise au bénéfice de la psychologie des personnages...

