Entretien avec Christophe Marzal à propos de Au large de Bad Ragaz
Retour à Bad Ragaz. Entretien avec Christophe Marzal
par François Bovier et André Chaperon
Le titre de ton film Au large de Bad Ragaz ne confine-t-il pas à l’oxymoron, en ce qu’il combine localisation géographique précise et une notion d’éloignement qui a plus à voir avec la mer qu’avec le milieu lacustre ?
J’ai eu l’idée de faire accomplir à mes personnages une traversée d’ouest en est de la Suisse après avoir constaté sur une carte qu’à partir du lac de Thoune il n’y a jamais plus de trente kilomètres entre deux lacs, et qu’il est donc possible de faire cette traversée en passant par les lacs, jusqu’à celui de Wahlen. Une fois là, j’avais deux possibilités, soit d’aller vers le Nord, en direction du lac de Constance, soit d’aller vers le Sud, vers Coire et Bad Ragaz. Le fait d’aller à l’Est est lié à un article de journal que j’avais lu (il y était question de caisses d’or immergées dans un lac autrichien), et qui est un peu le prétexte fictionnel du film. Il me fallait un lieu assez près de l’Autriche pour pouvoir imaginer qu’un camion ait pu se tromper à la frontière. Le nom de Bad Ragaz m’a aussi retenu pour sa sonorité que je trouve étonnante. "Au large", c’est prendre un terme marin pour un pays de lacs et de montagnes. (D’ailleurs, il n’existe pas de traduction en suisse allemand pour cette expression.) "Au large de Bad Ragaz" signifie pour moi un lieu dont on s’éloigne, qui pourrait tout aussi bien ne pas exister, qui disparaît bientôt à l’horizon pour ne plus être qu’un mirage, une utopie.
Tes personnages ne prennent-ils pas aussi le large par rapport à un programme narratif (retrouver l’or) qui fonctionne rapidement comme un MacGuffin hitchcockien ?
Au début, le film est « réaliste » ; et plus on avance, plus les personnages eux-mêmes perdent de leur concrétude, pour s’intégrer aux paysages et devenir de pures images. Le "prologue" du film, comme plongé dans les brumes de l’histoire, préfigure ce que va être la fin, beaucoup plus visuelle et fantasmagorique. Le début est plus réaliste. Je procède à la mise en place d’éléments fictionnels selon des mécanismes "connus" et relevant du thriller pour ensuite m’en délester progressivement.

