FIFF 2011: Entretien avec Martial Knaebel
"Il faut arrêter de penser au Sud géographique, et penser au Sud sociologique". Entretien avec Martial Knaebel
par Charlotte Bouchez et Nicolas Brulhart

Martial Knaebel fait partie, avec Magda Bossy et yvan Stern, des "fondateurs" du (désormais dénommé) Festival International de Films de Fribourg. Il a été administrateur de l’Association de soutien du Festival des Films du Tiers-Monde dès sa création en 1987, et directeur artistique du Festival de 1988 à 2007.
Cet entretien s’inscrit dans le cadre d’une recherche que nous menons sur l’histoire du festival de Fribourg. Il était pour nous particulièrement intéressant de vous rencontrer car vous avez été le directeur de la manifestation pendant une longue période, et pouvez ainsi l’envisager dans ses grandes évolutions. Suivant l’ordre chronologique, la première question concerne les débuts du festival: comment décririez-vous sa mise en place?
Comment ça s’est construit? Il me semble que c’est déjà assez connu, les 25 ans d’Helvétas, le projet de Magda Bossy: plutôt que de célébrer les bienfaits de l’aide au Tiers-Monde, mieux vaut aller voir ce que le soi-disant Tiers-Monde apporte aussi à la culture mondiale. Donc, aller rechercher les richesses du Sud. Magda Bossy a eu l’idée de faire un festival de films; ce qui, à l’époque, était le plus facile, le meilleur marché, et ce qui était susceptible d’attirer le plus de monde. Il suffisait de faire venir les copies de France: le cinéma d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine avait été si peu diffusé en Suisse qu’en allant chercher des copies sous-titrées à Paris, on arrivait déjà à faire quatre festivals.
Quelles démarches concrètes deviez-vous effectuer, au début, pour trouver ces films ?
C’était ce que j’appellerais des connexions, en particulier avec les distributeurs français qui étaient assez nombreux. A l’époque, Paris était quand même une capitale du cinéma. Français d’origine, j’avais un frère à Paris, et il m’arrivait d’y passer un week-end qui représentait pour moi un festival! Il y avait tellement de films, tellement de salles… Dans le quartier latin, combien de pizzerias, à l’époque, étaient des salles de cinéma! Vraiment, c’était un festival!
Les premières années, ce ne sont pas forcément des productions qui sont absolument contemporaines. Est-ce que cela est lié aux difficultés à trouver des films récents ou encore la faible quantité de films distribués, même en France? Ou alors, cela ne faisait-il pas partie de vos critères?
Au début, on ne cherchait pas la nouveauté absolue. On cherchait plutôt à faire connaître ce cinéma, et plutôt que d’aller chercher les productions les plus récentes, il valait mieux aller chercher des chefs d’oeuvre reconnus, mais qui n’avaient jamais été vus en Suisse, du moins en Suisse romande. D’autre part, à l’époque, on était quand même une petite manifestation; avoir des films inédits en Suisse, qui n’y avaient jamais été distribués, ça aurait été difficile.
Mais il y avait déjà un certain nombre de films du Sud Locarno ?
Oui… quand on dit que c’est le festival de Fribourg qui a introduit les cinématographies du Sud en Suisse, ce n’est pas vraiment exact… Il y avait déjà pas mal de films qui étaient montrés à Locarno grâce, entre autres, à Freddy Buache. Le fait est que les films ne circulaient pas dans les salles; et le festival de Fribourg, c’était avant tout un circuit plus qu’un festival proprement dit…
D’ailleurs, c’est quelque chose qui s’est maintenu: même quand le festival change de nom et s’installe définitivement à Fribourg, il y a encore le circuit des films du Sud…
Oui, c’est une chose à laquelle je tenais beaucoup. Le plus important, à mes yeux, c’est que les films soient vus. Et, à moins d’aller à Locarno, ces films, on ne les voyait pas. D’autant plus que les critiques de cinéma, quand ils faisaient leurs reportages ou écrivaient leurs articles, parlaient plutôt des films à la mode, de cinémas connus. Même d’ailleurs pour des cinéastes qui étaient déjà très connus tels que Satyajit Ray: ce n’était soi-disant pas intéressant pour le public…

