Dernier numéro

Education au cinéma, n° 31, automne 2015

Suppléments en ligne

Entretien avec Kim Seob Boninsegni, Occupy the pool(03/16)René Vautier se raconte, par Nicolas Pluet et Thierry Lauthelier, 2015(01/16)Entretien avec René Vautier Afrique 50, par François Bovier et Cédric Flückiger(10/15)Entretien d'Olivier Barlet avec René Vautier (1998)(10/15)Un son suivi des yeux – Entretien avec Tobias Madison par Jeanne Graff (10/14)Voir tous les articles

Rubrique Suisse

Archives (11)Compte rendu (DVD, livres) (13)Critique de films (67)Entretiens (10)Festival (31)Politique et institutions (12)Voir tous les articles

Anciens numéros

René Vautier, n° 29-30, printemps 2015Arnaud Desplechin, n° 28, automne 2014Drones, cartographie et images automatiséesWerner Herzog, n°25, automne 2013Le doublage, n° 23-24, printemps 2013Cinéma élargi, n° 21-22, hiver 2012Dossier: Peter Watkins, n°20, printemps 2012Autour d'Elephant de Gus Van Sant, n°19, automne 2011Mario Ruspoli et le cinéma direct, n°18, printemps 2011Les abîmes de l'adaptation, n°16-17, automne 2010Raoul Ruiz, n°15, automne 2009Cinéma et migration, n°14, printemps 2009Anna Sanders Films, cinéma et art contemporain, n° 13, automne 2008Fredi M. Murer, n° 12, printemps 2008Terrence Malick, n° 11, automne 2007La trilogie de Dieu de João César Monteiro, n° 10, printemps 2007Le monde de Star Wars, n° 8-9, automne 2006Stephen Dwoskin, n° 7, printemps 2006Train et cinéma, n° 6, automne 2005David Lynch, n° 4-5, printemps 2005Hitchcock côté cour, n° 3, printemps 2004Le hors-champ, n° 1-2, automne 2003

Sonbahar (Automne, Öscan Alper, 2008)
Yuriev Den (Le Jour de Yuriev, Kirill Serebrennikov, 2008)

Auteur: 
Gogniat

LOCARNO 2008: PRODUCTIONS INTERNATIONALES

 

 

Sonbahar et Yuriev Den:

quand environnement rime avec isolement (Locarno 2008)

 

 

par Valère Gogniat

 

 

 

Nous aimerions revenir sur deux films de la compétition internationale de cette édition du Festival de Locarno, Sonbahar (Automne) du Turc Öscan Alper et Yuriev Den (Le Jour de Yuriev) du Russe Kirill Serebrennikov, qui nous ont semblé remarquables en raison de la manière dont ils mettent en scène les rapports d’un individu avec son environnement.

 

Sonbahar nous présente Yusuf, tout juste sorti de la geôle dans laquelle il vient de passer dix ans suite à son combat pour la démocratie en Turquie. Gravement malade, il retourne dans son petit village natal sur les hauteurs de la mer Noire. Là, il ne retrouve que sa vieille mère souffrante, car son père est mort durant son incarcération. Sa soeur, elle, s’est mariée avec un citadin. La représentation de l’hostilité du milieu dans lequel erre Yusuf nous fait vite comprendre que son retour dans le nord de la Turquie ne s’avère être qu’une autre forme d’emprisonnement.

 

Dans ce film, l’environnement est représenté de différentes manières. Nous avons la nature brute, sauvage et plutôt hostile. Ce sentiment dérangeant de n’être rien face à une nature imposante se retrouve plusieurs fois durant le long métrage. D’abord lors des longs plans sur les montagnes qui encerclent Yusuf. Rocailleuses, démesurées, abruptes, froides, parsemées de nuages, elles ne représentent jamais le sujet d’émerveillement classique mais plutôt une force latente, sourde et féroce. Ensuite dans les réflexions du héros, au bord de la mer Noire, lorsque cette dernière se déchaîne devant lui. Moment particulier, puisque l’un des photogrammes de cette séquence a été sélectionné pour représenter le film durant sa promotion. Il convient de s’arrêter sur cette image puisque sa ressemblance avec le tableau de Caspar David Friedrich Der Wanderer über dem Nebelmeer (1817) est saisissante.

 

Un homme, seul face à la nature immense et puissante évoque sans nul doute ce sentiment de petitesse et d’isolement face aux forces naturelles que les grands noms du courant romantiques se plaisaient à dépeindre. Si le film peut se réduire à cette image fixe, alors Yusuf représente sans nul doute l’archétype du romantique solitaire.

 

Une nature hostile, donc, que l’on retrouvera même sous la forme d’un chien dont on entend systématiquement les aboiements lorsque Yusuf pénètre dans sa maison. Il en va de même dans son village natal, où tout l’esseule. Que ce soit la quasi-impossibilité matérielle de descendre en ville (il n’y a qu’un minibus par jour, et, si on le manque, il faut emprunter l’unique voiture du village), le fait qu’il ne retrouve comme famille que sa vieille mère malade (à qui il ne dira même pas qu’il souffre gravement des poumons) ou encore la prostituée géorgienne qui le quittera au dernier moment, tout son entourage semble condamner Yusuf à rester seul.  

 

Yuriev Den met quant à lui en scène Lyuba, une célèbre cantatrice perfectionnée et cultivée qui, avec son fils adolescent, décide de partir en quête de ses racines dans son petit village d’origine. Son fils disparaîtra dans d’étranges circonstances et elle restera seule dans ce village inhospitalier pour le retrouver. A la manière de L’avventura (Michelangelo Antonioni, 1960), Serebrennikov ne s’arrête pas au suspense facile lié à la disparition du fils (on ne saura finalement pas ce qu’il advient exactement de l’adolescent), mais déplace subtilement l’intérêt du spectateur vers l’évolution du personnage de la mère. Ici, l’environnement n’est pas représenté par une nature sauvage, mais bel et bien par une "nature humaine". C’est donc, et voici le paradoxe le plus fort, un lieu social qui esseule l’héroïne. Le ton est donné dès les premières scènes. Dès son arrivée dans le village, il règne un brouillard si dense que la caméra elle-même perd l’adolescent dans cette brume opaque. Un jeu s’engage entre le spectateur et le fils de Lyuba dans cette atmosphère peu engageante, et c’est ainsi que l’on verra apparaître des villageois, sorte de fantômes égarés. Ce lieu hors du temps se révèle peu à peu et ne révèle que de mauvaises surprises. Des hommes pour la plupart alcooliques (policiers compris), un climat sordide (un meurtre a lieu et personne n’est surpris), des violences fréquentes (chaque soir la femme qui héberge Lyuba reçoit la visite de son ex-mari, qui la bat) ou une température glaciale: autant d’éléments hostiles à l’héroïne. Cet enchevêtrement de situations difficiles développées par le récit contribue ainsi à isoler Lyuba, à poser sa complète inadéquation avec le milieu représenté.

 

De manière plus pragmatique, on peut s’arrêter sur quelques détails. Ainsi les pneus de la voiture de Lyuba disparaissent progressivement, son téléphone portable ne fonctionne que très mal (elle finira par le jeter). De même, son maquillage ou sa coiffure se dégraderont peu à peu au court du film. Ces nombreux détails évoquent l’isolation de Lyuba en tant que "femme du monde" et conduisent à sa dépersonnalisation progressive (le point d’orgue étant le moment où elle se teindra les cheveux en un « rouge intime » désolant, seule teinture disponible dans le village et portée par toutes les femmes).

 

Ces deux films dressent donc avec panache des portraits d’individus aux prises avec un environnement difficile. Ils ont bien quelques faiblesses –on pense par exemple aux clichés repris par Serebrennikov: des hommes pauvres et alcooliques face à des femmes fortes et décidées, une précarité matérielle confrontée à une richesse spirituelle– et ne sont pas toujours aboutis (on notera la difficulté que rencontre Öscan Alper à conclure sur les problèmes politiques de la Turquie ou sur l’immigration clandestine, sujets sur lesquels il ne s’arrête que maladroitement). Mais dans l’ensemble, ces deux fictions nous interpellent et
nous dérangent.

 

 

    

 

retour programmation Locarno 2008

[A]