Visions du réel 2011: Eine ruhige Jacke de Ramòn Giger

Auteur: 
Wahli

Eine ruhige Jacke, portrait d’un silence bruyant

par Myriam Wahli

 

 

L’ambition du “genre” documentaire est de présenter un morceau spécifique de réalité, de le dévoiler d’une façon particulière. Que se passe-t-il dès lors que la part de réel que l’on a choisi de projeter sur la toile n’est autre que l’un de nos semblables, lorsque le sujet est un Sujet ? C’est ce que choisit de montrer le premier assemblage d’images du jeune réalisateur suisse alémanique Ramòn Giger: Eine ruhige Jacke (Une veste tranquille). Projeté en première suisse dans le panorama Hélvétiques à la 17e édition du festival international de cinéma documentaire Visions du réel à Nyon, Eine ruhige Jacke (CH, 2010) se voit attribuer une mention spéciale par le jury Regard neuf.

La part de réel que ce film nous donne à voir est un quotidien, celui de Roman, 26 ans, atteint d'autisme. Ramòn rencontre Roman lors de son service civil, dans un centre de vie à Roderis, dans le canton de Soleure. Durant ce séjour, et avant toute élaboration d’un projet cinématographique, Ramón Giger s’imprègne de l’environnement dans lequel vit Roman. Il devient partie prenante du quotidien du jeune homme et apprend à connaître son entourage. Lorsque l’idée d’un film fait surface, Ramòn souhaite tout d’abord se focaliser sur le phénomène de l’autisme. Mais, en raison du lien privilégié que le réalisateur noue progressivement avec Roman, cette visée se métamorphose. Alors que le sujet du film aurait pu consister en la représentation d’un phénomène, Roman s’affirme petit à petit en tant que sujet, et le film devient ainsi portrait.

 

Dès les prémices du projet, Roman manifeste le désir de participer, en spécifiant qu’il souhaite être appréhendé comme un “homme Total”, un homme qui ne soit pas seulement défini par sa maladie. L’implication du sujet filmé dans le projet filmique n’est pas anodine. Elle est l’héritière d’une façon bien particulière de concevoir l’approche d’un sujet dans le spectre du genre documentaire que d’aucuns nomment “caméra-participante”. Cette participation, la pratique filmique du cinéaste et ethnologue français Jean Rouch ne peut que justement l’exemplifier: “Il faut aussi retenir l’audace dont témoignent les films de Rouch au plan méthodologique: […] dans le fait de miser sur la participation consciente des acteurs-actants et d’établir un climat de complicité ; dans le désir d’aller plus loin que le document brut et même d’explorer leur réalité intérieure, en naviguant entre le désir et la réalité”. De cette coopération naît une expérience qui permet l’approche d’un mode de perception qui diffère sensiblement (mais dans quelle mesure ?) de celui dont on pense qu’il est la norme, et ce, dans une absence de hiérarchie entre filmant et filmé. L’absence de hiérarchie naît peut-être de la forme portrait du film qui implique une mutation des rôles communément attribués à celui qui “regarde” d’une part, et à celui qui est “regardé” d’autre part.