Vivre en paix (Antoine Cattin et Pavel Kostomarov, 2005)
Vivre en paix
Le meilleur des mondes possibles
par François Bovier et André Chaperon
Vivre en paix (Antoine Cattin et Pavel Kostomarov, 2005), c’est ici ce à quoi aspirent en vain les seules figures identificatoires du film. Il s’agit de deux Tchétchènes, un homme et son fils (Sultan et Apti), qui se retrouvent dans un kolkhoze en Russie, après que leur ferme a été bombardée. Les autochtones non seulement les exploitent, mais encore sont généralement vindicatifs à leur égard. L’un d’eux, sur le point de partir sur le front en Tchétchénie, prédit au plus jeune sa mort imminente, en dépit du refuge qu’il croit avoir trouvé sur terre russe. Les deux Tchétchènes sont les seuls à travailler, les gens du cru étant par trop alcoolisés : ils reconstruisent à eux seuls l’étable ; qui plus est, nous apprendrons qu’ils n’ont pas été payés pour leur tâche. Ainsi pouvons-nous résumer ce qui tient lieu d’intrigue au film.
Le plan d’ouverture allégorise la situation de départ du kolkhoze avant l’intervention de cette aide extérieure. Le champ est balayé du haut vers le bas, partant des cornes de vaches dans une étable (nous pouvons remarquer leur présence, alors que dans nos contrées les vaches sont généralement écornées de peur qu’elles ne se blessent dans l’espace confiné qui est le leur), jusqu’à leurs sabots enlisés dans un mélange de boue et d’excréments. Ce mouvement nie l’amplitude de l’espace censément à disposition et atteste bien, dans son caractère régressif, d’un état de déliquescence qui concerne l’ensemble de la Russie post-soviétique. Cet incipit, dont le caractère symbolique s’ancre dans la réalité la plus concrète, est à l’image d’un film qui se donne comme un document brut et non apprêté, alors que l’effet de réel y est toujours des plus construits, aussi bien en termes de mise en cadre que de montage. Il nous paraît pertinent de réactiver à ce propos la catégorie du cinéma direct qui n’est plus guère usitée aujourd’hui...

