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Zwischen den Welten (Yusuf Yesilöz, 2006)
Profil Bas (Nathalie Flückiger, 2005)

Auteur: 
Porret

SOLEURE 2006: FILMS-CLES

 

 

La représentation du migrant: un "genre" helvétique

 

 

par Marthe Porret

 

 

Hasard de la programmation du festival ou volonté de regrouper des oeuvres sous une même thématique, deux films traitant du problème de l’immigration ont été projetés à deux heures d’intervalle dans la même salle. Depuis Siamo Italiani (1964) d’Alexandre Seiler, que l’on considère dans toutes les histoires du cinéma suisse (telles que Freddy Buache, Le cinéma suisse, L’Age d’Homme, Lausanne, 1974 ou Martin Schaub, L’usage de la liberté. Le nouveau cinéma suisse 1964-1984, L’Age d’Homme, Lausanne, 1985) comme le premier exemple d’une longue série de documentaires concernés par les problèmes de l’immigration en Suisse, on peut presque dire que ce type de films constitue un "genre" en soi au sein de notre cinématographie nationale.1 En 2005, si les saisonniers italiens de jadis ont fait place aux réfugiés kurdes et éthiopiens, la figure du migrant fascine toujours autant les cinéastes d’ici. Mais l’on se rend très vite compte de la diversité des approches d’une part, et des difficultés qui peuvent surgir quand on s’attelle à l’art du portrait d’autre part. C’est pourquoi il est passionnant de mettre en regard Zwischen den Welten et Profil bas.

 

C’est un Kurde, Yusuf Yesilöz, vivant en Suisse depuis dix-huit ans, journaliste et écrivain né en 1964 à Gölyazi en Turquie, qui signe avec Zwischen den Welten son deuxième film. Lui-même immigré, il a choisi de tracer le portrait d’une compatriote, Güli Dogan, dont le parcours illustre à la fois une intégration réussie et une histoire personnelle digne d’un conte de fée. A neuf ans, Güli quitte son petit village montagneux kurde pour venir en Suisse où son père va travailler chez Sulzer, tandis que sa mère, illettrée et ne parlant que sa langue maternelle, reste à la maison. On suit Güli dans sa vie quotidienne avec ses filles, son entourage suisse, dans son travail au Contrôle des habitants de Winterthour et en visite chez des amis de ses parents, encore très attachés à leurs racines kurdes. La vivacité, la franchise et la sensibilité de la jeune femme, qui se confie lors de longs entretiens en tête-à-tête avec le réalisateur entrecoupés de documents aux statuts divers, permettent de tracer trois pistes. Son propre destin matrimonial d’abord. Grâce à des photos et des extraits de films de famille, commentés parfois par l’amie la plus proche de Güli, on assiste à son mariage arrangé avec un cousin éloigné alors qu’ils n’ont même pas seize ans. Fraîchement débarqué en Suisse, le mari ne tarde pas à retourner en Turquie car les époux doivent bien admettre qu’ils n’ont rien en commun. Bien des années plus tard, ils se revoient à l’improviste, et c’est le coup de foudre! Le mari, surmontant ses préjugés traditionalistes, vient rejoindre celle qui est toujours sa femme. Des images d’archives de l’entreprise Sulzer, ainsi que les extraits d’un ancien reportage de la DRS sur la famille de Güli retracent quant à eux un pan de notre réalité nationale, l’arrivée et l’intégration des immigrés turcs dans les années 1980. Enfin, des images contemporaines nous dévoilent ce qu’est devenu le village natal de Güli – aujourd’hui quasi à l’abandon –, et à travers elles, la souffrance palpable d’une nostalgie fantasmée du pays et pourtant légitime.

 

Tout autre est la démarche de Nathalie Flückiger, diplômée en 1994 de l’Ecole Supérieure des Beaux-Arts de Genève en "médias mixtes", qui signe avec Profil bas son troisième documentaire. La réalisatrice a choisi d’exposer en voix off les aléas de la réalisation du film; aléas qui se mêlent inextricablement aux démarches de la jeune Ethiopienne qu’elle a choisi de suivre. Nathalie Flückiger se met elle-même en scène, à l’image, prenant une part active dans les démêlés administratifs et juridiques de son sujet. C’est par exemple le cas lorsqu’elle va interviewer le porte-parole de l’Office des réfugiés à Berne. La première piste que le film exploite consiste précisément à nous décrire le plus clairement possible la situation juridique quasi surréaliste dans laquelle la jeune Tigist se trouve: ayant été déboutée dans sa demande d’asile en Suisse, la jeune femme ne peut cependant plus rentrer en Ethiopie. Le gouvernement de ce pays vient de fermer définitivement ses portes aux compatriotes qui ont voulu partir. Tigist, qui travaille comme femme de chambre dans un grand hôtel genevois, veut faire reconnaître son diplôme d’infirmière en Suisse pour pouvoir exercer son métier. La route est longue: quatre ans, mais elle y parviendra, avec l’aide de son amie Nathalie. Le film se termine avec cette bonne nouvelle et le départ de la réalisatrice en Ethiopie.

 

La deuxième piste que Profil bas thématise et problématise à la fois concerne toutes les difficultés que l’art du portrait filmique implique. Ou du moins certaines d’entre elles. Tigist, en effet, au-delà des problèmes de langue, ne se livre jamais. Elle répond laconiquement aux questions de son amie, mais ne parle jamais spontanément de ce qu’elle vit. La réalisatrice, consciente du "problème" – car pour nous, spectateurs occidentaux, ç’en est certainement un –, nous fait part en voix off de ses hypothèses. Peut-être cette retenue permanente est-elle un trait culturel? Sans plus tarder, nous voici en face de deux Ethiopiens installés à Genève depuis longtemps qui confirment que leurs compatriotes ne parlent jamais pour ne rien dire; et n’ayant jamais été colonisés dans leur histoire, fiers de leurs racines, ils ne souhaitent généralement pas s’intégrer là où ils se trouvent. En somme, ils ressemblent aux Suisses!

 

Chacun à leur manière, ces deux documentaires frappent par l’humilité de leurs approches. C’est justement là que résident leurs qualités. Yusuf Yesilöz ne s’est pas contenté de faire reposer tout son film sur les épaules de Güli qui se prête avec générosité à cet exercice. Il a su monter avec pertinence tout un matériau d’archives. Et si quelques maladresses pointent ici ou là, si son documentaire reste classique dans sa forme, son film nous touche. Nathalie Flückiger a su adopter quant à elle un profil bas face à son sujet. Elle a su respecter la grande réserve de son amie, sans s’acharner, bref en traduisant au plus juste le tempérament de celle dont le prénom veut dire "patience".


retour programmation Soleure 2006

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1Grand oublié de cette histoire, Alvaro Bizzarri, lui-même immigré et cinéaste, signe notamment toute une série de films sur ce thème: Lo stagionale (1971), seul film ayant connu une véritable distribution, ou encore Pagine di vita dell’emigrazione (1976). -voir le numéro de Décadrages spécialement consacré à la question de la migration dans la cinématographie suisse, comprenant un entretien avec Bizzari.

[A]